Contexte
La Caisse Commune de l’Alimentation (CCA) en Gironde s’inscrit dans une dynamique nationale d’expérimentation de la Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA). L’ambition est simple et radicale : considérer l’alimentation comme un droit fondamental et en organiser la garantie collective par un mécanisme de cotisation et d’allocation, à l’image des autres branches de la Sécurité sociale. En Gironde, cette démarche est née d’une co‑construction citoyenne de plus de deux ans, portée par le Département de la Gironde, la Ville de Bordeaux et le Collectif Acclimat’Action, avec l’appui d’un réseau d’acteurs associatifs et économiques.
Le projet répond à des constats convergents : montée de l’insécurité alimentaire, fragilisation du revenu agricole, difficultés d’accès à une offre durable et de qualité, et sentiment de déconnexion entre production et consommation. Dans un contexte d’inflation et de transition écologique, la CCA propose une voie praticable pour relier justice sociale, santé publique et soutenabilité des systèmes alimentaires.

Objectifs
L’objectif général est de garantir à chaque personne un accès effectif à une alimentation durable, choisie et de qualité, tout en construisant un modèle de protection sociale adapté au champ alimentaire. Il s’agit d’articuler solidarité, santé publique, transition agroécologique et démocratie alimentaire.
Objectifs spécifiques :
- Augmenter le pouvoir d’achat alimentaire des ménages sans stigmatisation et en privilégiant le libre choix.
- Sécuriser le revenu des agriculteurs et artisans par un conventionnement responsable (transparence, rémunération juste, conditions de travail).
- Renforcer la démocratie alimentaire via des espaces de décision de proximité (caisses locales, comité citoyen).
- Transformer les filières vers plus de durabilité (localité, saisonnalité, moindre transformation, emballages sobres, qualité nutritionnelle).
- Expérimenter des outils reproductibles (MonA, charte, critères, listes locales) et capitaliser pour un passage à l’échelle.
L’architecture de gouvernance – associant institutions publiques, acteurs de terrain et citoyens tirés au sort – vise à légitimer les arbitrages et à ancrer le projet dans les réalités locales. Cette gouvernance est également un levier d’apprentissage collectif (comprendre les contraintes des producteurs, les attentes des ménages, la logistique des points de vente) et de régulation (conventionnement, suivi, ajustements).
Le Projet

Mise en oeuvre
D'avril 2024 à mars 2025, 178 foyers, représentant 391 personnes, ont participé au dispositif et à son suivi scientifique. Ils ont été sélectionnés par tirage au sort afin de réunir des situations sociales, des compositions familiales et des lieux de vie diversifiés sur quatre territoires : Bègles, Bordeaux Nord-La Benauge, le Pays Foyen et le Sud-Gironde.
Chaque foyer cotise mensuellement selon ses moyens, sur la base d'un montant librement déterminé. Il reçoit en contrepartie une allocation calculée à raison de 75 MonA par foyer, auxquelles s'ajoutent 75 MonA par personne composant le foyer. Une personne seule reçoit donc 150 MonA par mois et un foyer de quatre personnes 375 MonA. Une MonA équivaut à un euro. L'allocation est créditée sur un compte numérique et dépensée à l'aide d'un code personnel.
Les MonA ne peuvent être utilisées que pour des produits et dans des lieux conventionnés. Une charte commune, élaborée par quarante citoyennes et citoyens au cours d'un parcours d'engagement, fixe les principes à prendre en compte : accessibilité et inclusivité, conditions de travail, transparence et juste rémunération, pratiques agricoles durables et origine des produits. Les quatre caisses locales examinent les lieux proposés, adaptent les listes de produits à leur territoire et suivent le fonctionnement du dispositif.
Gouvernance
La gouvernance de l’expérimentation associe plusieurs niveaux d’acteurs. Un comité citoyen de 40 membres élabore la charte de conventionnement, arbitre les critères et suit la mise en œuvre du dispositif. À l’échelle des quatre territoires, les caisses locales prennent les décisions opérationnelles, notamment concernant le conventionnement des points de vente, les listes de produits éligibles et les ajustements nécessaires au fonctionnement de la caisse. Le Département de la Gironde et la Ville de Bordeaux apportent un soutien financier et institutionnel, tandis que l’équipe opérationnelle assure l’animation, la coordination, l’accompagnement des participant·es ainsi que le suivi et l’évaluation de l’expérimentation. Les producteurs, commerces et autres points de vente conventionnés s’engagent, de leur côté, à proposer une offre répondant aux orientations définies collectivement.
Conventionnement
Le conventionnement prend en compte les pratiques agricoles durables et le respect des sols, l’origine et la traçabilité des produits, leur saisonnalité ainsi que leur degré de transformation. Une attention est également portée à la réduction et au réemploi des emballages, à la qualité nutritionnelle et, lorsque cela est pertinent, au caractère non raffiné des produits. Ces critères permettent d’orienter les dépenses en MonA vers une alimentation jugée plus durable et de soutenir les acteurs économiques qui s’inscrivent dans cette démarche.

Moyens
Le budget annuel de l'expérimentation s'élevait à environ 534 000 euros, dont 214 000 euros attendus des cotisations volontaires. Le reste reposait sur des financements publics et privés mobilisés pour abonder la caisse, assurer l'animation territoriale et conduire l'évaluation.
L'association Acclimat'Action assurait le portage juridique, la gestion du fonds commun, la coordination des quatre caisses et l'accompagnement des participants et des lieux de vente. Le projet s'appuyait aussi sur l'outil de paiement MonA, sur les équipes des structures partenaires et sur une équipe de recherche chargée d'étudier les effets du dispositif pendant douze mois.
Résultats
Les premiers enseignements présentés fin 2025 font état d’effets significatifs sur l’accès à l’alimentation, le bien‑être, les pratiques d’achat, la participation citoyenne et l’animation territoriale. Ils soulignent aussi les limites d’une première itération expérimentale et les points de vigilance pour la suite.
Amélioration de l’accès à l’alimentation et du bien‑être
L’allocation en MonA a produit une hausse réelle du pouvoir d’achat alimentaire, particulièrement pour les foyers les plus contraints. La précarité alimentaire quantitative a diminué d’environ 80 % et la précarité qualitative d’environ 50 %. 42 % des foyers initialement bénéficiaires de l’aide alimentaire n’y ont plus eu recours. Au‑delà des chiffres, les retours évoquent une réduction du stress financier, un regain de plaisir et de dignité, et une revalorisation des pratiques culinaires.
Pour les familles les plus précaires, l’allocation annuelle cumulée peut représenter plus de 2 000 €. La cotisation volontaire – socialement acceptée – a néanmoins pesé sur les budgets les plus modestes, rappelant l’enjeu d’une véritable redistribution.
Appropriation citoyenne et apprentissages démocratiques
Les caisses locales ont servi de lieux d’initiation à la décision partagée : définir une charte, établir des listes de produits, sélectionner des commerces, résoudre des désaccords. Un “quart actif” (≈25 % des membres) a porté l’essentiel de l’animation – dynamique précieuse mais qui interroge la soutenabilité de l’engagement dans la durée.
Pratiques d’achat et d’alimentation
Les MonA ont réorienté les achats vers des produits de meilleure qualité, en particulier les fruits et légumes, et ont favorisé une hausse d’environ 53 % de la consommation de produits biologiques. Les achats en grande surface ont diminué d’environ 36 %. Toutefois, l’offre conventionnée ne couvre pas encore toute la diversité des besoins, et 60 % des foyers complètent leurs achats en euros.
Certaines personnes ont exprimé un malaise face au caractère potentiellement normatif du conventionnement (peur de “mal faire”). Parallèlement, les points de vente conventionnés sont devenus des lieux de sociabilité, avec des effets d’inclusion variables selon les publics.
Effets sur les acteurs économiques et les filières
Le conventionnement a, dans un premier temps, surtout mobilisé des structures déjà engagées dans des pratiques durables. L’impact économique est contrasté : quatre points de vente concentrent plus de la moitié des transactions, et les professionnels, bien que favorables, manquent parfois de temps pour s’investir davantage.
À ce stade, l’effet transformateur sur les pratiques de production reste modeste. Pour changer d’échelle, il faudra renforcer l’accompagnement des acteurs, stabiliser les volumes et sécuriser la rémunération des producteurs.
Défis
Plusieurs tensions ressortent de l’expérimentation. Les résoudre conditionnera la soutenabilité du modèle et sa capacité à s’universaliser.
- Universalité vs. diversité : comment garantir un cadre commun tout en reconnaissant des pratiques culinaires, des contraintes budgétaires et des capacités de participation très hétérogènes ?
- Exigence des critères vs. élargissement : jusqu’où maintenir des critères stricts sans freiner l’accès à des lieux d’achat ‘tout‑en‑un’ et culturellement familiers ?
- Volontariat des cotisations vs. redistribution : l’auto‑détermination a tendance à reproduire des inégalités (les ménages précaires cotisent proportionnellement plus).
- Participation vs. épuisement : reposer sur un noyau dur très engagé expose au risque d’essoufflement et de moindre représentativité.
- Offre durable vs. besoins réels : concilier ambitions écologiques et réalités de consommation (prix, habitudes, cultures alimentaires).
Des défis opérationnels s’ajoutent : distances, horaires, mobilité, maîtrise du vocabulaire et des codes dans certains magasins, charge mentale liée à la multiplication des lieux d’achat. Ces éléments rappellent l’importance d’une ingénierie sociale fine et d’un accompagnement attentif des publics.
Perspectives
Les acquis de l’expérimentation ouvrent la voie à sa pérennisation et à son changement d’échelle. Plusieurs pistes sont envisagées pour consolider le modèle et renforcer son impact.
Vers une cotisation obligatoire et proportionnelle
Une cotisation obligatoire, calculée selon les revenus, permettrait d’améliorer la redistribution, de stabiliser les financements et de réduire l’effort demandé aux ménages modestes.
Élargir et diversifier l’offre conventionnée
Le développement de nouveaux points de vente — marchés, circuits courts, épiceries, magasins coopératifs ou grandes surfaces partenaires — faciliterait l’accès à une offre plus complète. Des critères progressifs pourraient élargir le conventionnement sans renoncer aux exigences sociales et environnementales.
Accompagner les publics et animer les caisses locales
Des outils pédagogiques, des temps d’accueil et des aides pratiques, comme le covoiturage ou la garde d’enfants, pourraient faciliter la participation. La rotation des responsabilités contribuerait aussi à prévenir l’épuisement des personnes les plus engagées.
Consolider l’impact filières
Des conventions pluriannuelles, un soutien aux besoins de stockage, de transformation et de logistique, ainsi qu’une meilleure transparence sur les prix permettraient de sécuriser les débouchés des producteurs.
Capitaliser et essaimer
Les outils créés par la CCA — MonA, charte, critères et organisation de la gouvernance — pourront être partagés sous forme de guides, webinaires ou échanges entre territoires afin de favoriser l’essaimage et d’alimenter le débat national sur la SSA.
Le petit plus
Au‑delà des indicateurs, l’expérimentation porte un supplément d’âme : elle réenchante le quotidien alimentaire et retisse des liens. Elle a fait naître des ‘communautés alimentaires’ où l’on se rencontre, débat, décide et s’entraide ; où la dignité change de camp, de l’assistanat vers la contribution ; où les paniers se remplissent autrement et où le goût revient.
Cette dimension humaine, difficile à quantifier, est pourtant décisive : elle donne corps à l’idée d’une alimentation comme bien commun. Dans le murmure des réunions, dans les gestes partagés, se devine une promesse : celle d’un territoire qui réapprend à prendre soin de lui‑même, un repas à la fois.
Cette fiche a été rédigée par Géraldine Honton, bénévole Let’s Food - mars 2026 et éditée par Louison Lançon et Catherine Rivier.
Dernière modification : 31 Juil 2026.
Acclimat'Action
Acclimat’Action est une association girondine qui fédère des groupes d’habitant·es et développe avec eux des actions facilitant l’accès à une alimentation durable et de qualité.