Contexte
Dieulefit est une commune d’environ 3 200 habitant·es située dans la Drôme. Le projet a vocation à se déployer à l’échelle du bassin de vie de la Communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux, qui compte environ 9 600 habitant·es.
L’initiative naît en 2021, dans le cadre de la dynamique de démocratie participative locale. Un groupe réunissant des habitant·es, des acteur·rices de l’alimentation, une élue et un chercheur souhaite expérimenter concrètement les principes de la Sécurité sociale de l’alimentation : faire de l’accès à une alimentation choisie et de qualité un droit, soutenir une juste rémunération des producteur·rices et confier aux citoyen·nes la gestion des choix alimentaires collectifs.
Le premier terrain d’expérimentation est le marché du Lavoir, à Dieulefit, où une caisse mutualisée et un système de prix différenciés sont mis en place. L’expérimentation s’étend ensuite à d’autres points de vente du territoire. Elle permet de constituer un collectif local, d’apprendre à décider ensemble et de tester un mécanisme de solidarité économique, tout en faisant apparaître les limites d’un dispositif reposant sur le choix individuel entre plusieurs tarifs.
Afin de se rapprocher davantage des principes de la Sécurité sociale de l’alimentation, une association dédiée, « Vers une SSA à Dieulefit et alentours », est créée à l’automne 2024. Elle porte la nouvelle expérimentation, “Notre Caisse Alim’”, lancée au début de l’année 2025.
Objectif
“Notre Caisse Alim’” est une caisse alimentaire mutualisée. Chaque foyer contribue chaque mois en fonction de ses moyens et reçoit une allocation destinée à l’achat de produits alimentaires sélectionnés collectivement. La démarche poursuit trois objectifs complémentaires :
- améliorer l’accès à une alimentation locale et de qualité,
- soutenir les producteur·rices et commerces engagés du territoire,
- redonner aux habitant·es un pouvoir de décision sur leur système alimentaire.
L’initiative s’organise autour de trois leviers inspirés de l’ouvrage “Reprendre la terre aux machines” de l’Atelier Paysan :
- L’expérimentation : tester des solutions concrètes, les évaluer et les faire évoluer collectivement.
- L’éducation populaire : partager les savoirs et les expériences pour permettre à chacun·e de comprendre les enjeux agricoles et alimentaires et de participer aux décisions.
- Le rapport de force politique : défendre le droit à l’alimentation et contribuer, au-delà de l’expérimentation locale, au mouvement national en faveur d’une Sécurité sociale de l’alimentation.
La démarche agit ainsi à deux échelles : localement, par la mobilisation des habitant·es, des producteur·rices, des commerces et des acteurs sociaux ; nationalement, par la participation au Collectif pour une Sécurité sociale de l’alimentation et aux réseaux d’entraide entre caisses.

Le projet
Mise en oeuvre
La mise en œuvre s’est construite progressivement, à partir d’une première expérimentation de prix différenciés, puis d’un travail de conception démocratique de la caisse.
1. De 2021 à 2024 : expérimentation du système des trois prix
Au marché du Lavoir, puis dans deux autres points de vente, les client·es peuvent choisir entre trois tarifs sans avoir à justifier leur situation :
- un prix juste, fixé par les producteur·rices pour assurer leur rémunération ;
- un prix accessible, correspondant à 65 % du prix juste ;
- un prix solidaire, fixé à 125 % du prix juste.
La caisse mutualisée compense les écarts afin que les vendeur·euses perçoivent toujours le prix juste. Seize producteur·rices participent à cette première phase et une assemblée citoyenne mensuelle prend les décisions liées au fonctionnement du dispositif.


2. En 2024-2025 : conception démocratique de “Notre Caisse Alim’”
En 2024, un premier Conseil local de l’alimentation est constitué pour préparer le fonctionnement de la nouvelle caisse. Inspiré des conventions citoyennes, il réunit pendant un an une vingtaine de personnes aux profils diversifiés, accompagnées par une personne salariée chargée de l’animation. Les membres se réunissent une à deux fois par mois, se forment aux enjeux agricoles et alimentaires et définissent les règles de cotisation et de conventionnement.
Un parcours d’apprentissage commun est également organisé au printemps 2025. Il permet aux participant·es d’étudier les conditions de production et de commercialisation, puis de construire une grille de critères pour sélectionner les produits, les producteur·rices et les points de vente pouvant être conventionnés.
3. Depuis 2025 : cotiser, recevoir une allocation et acheter auprès des points conventionnés
Chaque foyer calcule sa cotisation à partir d’une grille commune tenant compte notamment de ses ressources et de sa composition. Cette grille remplace le choix libre entre les trois prix : elle vise à rendre la contribution plus cohérente avec la situation réelle de chacun·e et à inscrire la solidarité dans une règle collective plutôt que dans une démarche caritative.
Chaque mois, le foyer reçoit une allocation de 100 € pour la première personne, augmentée de 50 € par personne supplémentaire. Cette allocation peut être utilisée pour acheter les produits conventionnés auprès des producteur·rices et points de vente partenaires.
Les paiements sont réalisés via l’outil numérique développé avec Lokavaluto, aujourd’hui appelé « Mon Compte Alim’ ». Des fiches de remboursement sont proposées aux personnes qui ne disposent pas de smartphone ou qui préfèrent une solution papier.

Gouvernance
La gouvernance repose sur plusieurs espaces complémentaires, afin de distinguer les décisions associatives, la mise en œuvre opérationnelle et les choix liés au fonctionnement de la caisse.
- L’Assemblée Générale réunit les adhérent·es une fois par an. Elle valide les bilans, approuve le budget prévisionnel et confie au comité de pilotage les mandats nécessaires à l’administration de l’association et à la mise en œuvre des décisions.
- Le comité de pilotage, également appelé collégiale, rassemble les membres les plus impliqué·es. Il définit les orientations stratégiques et opérationnelles et veille à l’exécution des mandats confiés par l’Assemblée générale. Les personnes adhérentes peuvent d’abord y participer comme observatrices avant d’en devenir membres, après validation du collectif.
- Le Conseil local de l’alimentation, lancé en 2024 suite à une Assemblée citoyenne, constitue l’espace de démocratie alimentaire de la caisse. Dans sa première configuration, il réunissait 20 à 24 personnes choisies selon des critères de représentativité. Il a notamment défini les règles de cotisation et de conventionnement. Les décisions visent à concilier les conditions de travail et la viabilité économique des producteur·rices, l’accessibilité et la qualité pour les consommateur·rices, ainsi que la transformation écologique et sociale du système alimentaire.
Moyens
Le modèle repose sur une articulation entre ressources financières mutualisées, animation salariée et engagement citoyen.
- Financement des allocations : la caisse tend à être auto-gérée, elle est alimentée en priorité par les cotisations mensuelles des foyers. L’objectif est de préserver l’autonomie de décision de la caisse et de ne pas faire dépendre les allocations de subventions ponctuelles. Des financements d’organismes sociaux peuvent toutefois abonder la caisse lorsqu’ils correspondent à une réorientation d’aides sociales vers ce dispositif.
- Financement du fonctionnement : les subventions publiques ou privées sont principalement mobilisées pour financer l’animation, les salaires et les frais nécessaires à l’expérimentation, plutôt que pour payer directement les allocations.
- Ressources humaines : en mars 2026, quatre personnes salariées assurent notamment la coordination, l’accompagnement des instances et l’animation de groupes de travail consacrés à l’éducation populaire, aux outils techniques, au Conseil local de l’alimentation et à l’essaimage.
- Engagement bénévole : les cotisant·es et adhérent·es participent aux instances, aux groupes de travail, aux permanences, aux événements et aux groupes locaux. Ce portage citoyen constitue une force du projet, mais suppose de veiller à la répartition de la charge de travail et à la continuité de l’implication.
- Outils techniques : la gestion des allocations et des paiements s’appuie sur Lokavaluto/Mon Compte Alim’, complété par un système de fiches de remboursement.
Résultats
En mars 2026, un an après le lancement de la caisse :
- 146 foyers cotisent, soit environ 290 personnes ;
- 35 producteur·rices, commerces ou points de vente sont conventionnés ;
- 97 % du montant des allocations est financé par les cotisations à la caisse.
Les premiers mois montrent également une progression rapide des flux économiques redistribués sur le territoire. Après six mois d’expérimentation, 54 000 € d’allocations avaient été distribués et dépensés auprès des partenaires. Le montant mensuel des cotisations redistribuées était passé de 6 600 € en avril 2025 à 9 900 € en septembre 2025.
À cette date, 53 % des allocations étaient dépensées dans des magasins de producteur·rices, 19 % dans des épiceries, 17 % directement auprès des producteur·rices et 10 % dans des boulangeries. Le financement des allocations reposait alors à 96 % sur les cotisations et à 4 % sur une participation de la mairie au titre de l’aide sociale ; la part financée par les cotisations atteignait 97 % en mars 2026.
En octobre 2025, 52 foyers versaient une cotisation supérieure au montant de leur allocation (cotisation solidaire), contribuant à la solidarité de la caisse, tandis que 45 foyers recevaient davantage qu’ils ne cotisaient (cotisation accessible). Ces données illustrent la capacité du mécanisme à organiser une redistribution entre foyers au sein d’un dispositif commun.
Enseignements de la première expérimentation
Le passage du système des trois prix à une cotisation calculée collectivement répond à plusieurs limites identifiées entre 2021 et 2024 :
- une forte dépendance à la présence de bénévoles sur les lieux de vente ;
- une gestion comptable et un affichage complexes pour les producteur·rices et commerçant·es ;
- des tarifs ne reflétant pas toujours précisément les capacités contributives des personnes ;
- une participation inégale, certaines personnes pensant que les produits restaient trop chers ou ne disposant pas d’informations suffisantes sur le fonctionnement ;
- un risque de stigmatisation, certaines personnes n’osant pas choisir le tarif le plus accessible.
“Notre Caisse Alim’” cherche à dépasser ces difficultés en définissant une règle commune de cotisation, en garantissant une allocation dont le montant dépend uniquement de la composition du foyer, et non du niveau de revenu et en faisant du soutien alimentaire un mécanisme collectif, auquel chacun·e peut contribuer et dont chacun·e peut bénéficier.
Le « petit plus »
La singularité de l’initiative de Dieulefit tient à son évolution par étapes. Le collectif n’a pas appliqué un modèle figé : il a commencé par un dispositif simple de prix différenciés, en a analysé les effets et les limites, puis a construit une caisse plus proche des principes de la Sécurité sociale de l’alimentation.
Cette capacité à apprendre de l’expérimentation s’accompagne d’un travail politique et pédagogique important. Les soirées publiques, lectures collectives, ciné-débats, repas partagés et groupes de travail permettent aux habitant·es de mieux comprendre le système alimentaire et de participer réellement à sa transformation. L’expérience locale nourrit en retour les échanges avec les autres caisses et le plaidoyer national pour un droit universel à l’alimentation.
Cette fiche initiative a été initialement rédigée par Marine Poubeau, bénévole Let’s Food - mars 2026, puis éditée par Louison Lançon et Catherine Rivier de Let’s Food, avec l’assistance de l’IA.
Dernière modification : 30 Juil 2026.